A Gboko, au Nigeria, « la loi de la jungle » prévaut entre agriculteurs et éleveurs

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Au coeur du grand marché de Gboko (centre est), des taches noircissent encore la poussière aux quatre coins du parking: c’est là que sept hommes ont été brûlés vifs en plein jour, avant que leurs squelettes calcinés ne soient emmenés à la morgue.

Leur seul crime était d’avoir « la peau claire et de ressembler à des peuls », raconte un responsable de la police locale sous couvert d’anonymat, dans un contexte de violences intercommunautaires qui embrasent le centre du Nigeria ces derniers mois. 

Depuis une semaine, cette ville de l’Etat de Benue est plongée dans une obscurité quasi-totale en l’absence d’éclairage public. Les habitants de Gboko restent calfeutrés chez eux et les patrouilles de police, nerveuses, menacent de tirer sur tout véhicule qui défie le couvre-feu, imposé de dix-huit heures à six heures du matin. 

A proximité de la scène, les visages des commerçants se ferment, hostiles, dès que l’on s’approche d’eux. Ils n’étaient « pas là » ce jour-là, et ne savent « rien » du drame récent. 

Le 31 janvier, des voyageurs en transit à la gare routière de Gboko ont été sauvagement attaqués en début de matinée par des jeunes armés de bâtons, de pierres et de machettes, avant d’être brûlés sur place, selon les témoignages que l’AFP a pu recueillir.

« Ils étaient en route pour l’Etat (voisin) de Taraba et s’apprêtaient à changer de véhicule lorsque quelqu’un a soudainement crié: +les peuls sont venus pour nous tuer!+. Une foule de jeunes en furie les a alors attaqués », poursuit la source policière. « Quand nous sommes arrivés pour les secourir, il était trop tard, il étaient déjà en feu ».

La vieille porte en bois du syndicat local de transport routier est cadenassée. Son président a été arrêté pour être interrogé, avec une quinzaine d’autres personnes suspectées d’être liées aux violences. 

Ce terrible fait divers en dit long sur les ressentiments entre la communauté locale Tiv, très majoritairement chrétienne et composée d’agriculteurs, et les éleveurs peuls musulmans venus du nord sahélien, qui transhument chaque année avec leur bétail vers les pâturages fertiles du centre du pays, où ils sont accusés de piller les cultures. 

C’est l’histoire d’une compétition pour l’accès à la terre, accentuée par le réchauffement climatique et l’explosion démographique (le Nigeria est le pays plus peuplé d’Afrique avec 200 millions d’habitants), qui s’est transformée au fil des ans en un conflit particulièrement sanglant. 

D’attaques de villages en représailles, les affrontements intercommunautaires ont ainsi fait plus de 100 morts dans le seul Etat de Benue depuis le début de l’année.

– ‘Les gens paniquent’ –

La gare de Gboko, d’ordinaire grouillante de monde et de marchandises en partance pour les villes voisines, est quasiment vide. Les minibus de la compagnie « Sunshine express » attendent des voyageurs qui ne viendront probablement pas.

« Les affaires ne marchent pas, tout le monde a peur de venir ici. C’est la première fois que quelque chose comme ça arrive ici, alors les gens paniquent », raconte Victoria Ate, une vendeuse de manioc qui s’apprête à fermer son échoppe alors qu’il est à peine midi. 

Les habitants de Gboko avaient pourtant été épargnés par les violences des dernières semaines qui ont secoué de nombreuses localités de Benue. Mais les frustrations sont grandes dans cette ville d’environ 500.000 habitants aux infrastructures délabrées, où la seule industrie pourvoyeuse d’emplois est l’usine de ciment du milliardaire nigérian Aliko Dangote. 

Dans la capitale traditionnelle de la communauté Tiv, le taux d’analphabétisme est élevé, et la plupart des jeunes dépendent de la culture des oranges, des ignames ou des bananes plantain pour survivre. 

Ici, comme dans le reste de l’Etat de Benue, on dénonce pêle-mêle les attaques de peuls lourdement armés contre des fermes agricoles et la passivité du gouvernement fédéral, qui a mis des mois à condamner les massacres.

Le gouverneur Samuel Ortom, Tiv lui aussi, critique ouvertement la gestion de la crise par le président Muhammadu Buhari – lui-même peul musulman originaire du nord – et a publiquement demandé la démission du patron de la police nationale la semaine dernière. 

D’après lui, les effectifs déployés pour enrayer les violences ne sont pas à la hauteur, avec huit unités de police et quelque 200 soldats envoyés en renfort du contingent militaire stationné habituellement dans une région de près de 35.000 km2 (plus vaste que la Belgique).

« Gboko était paisible jusque-là, mais les tensions se propagent rapidement d’une zone à l’autre. Leurs +frères+ sont attaqués ailleurs, alors les gens réagissent », raconte une source sécuritaire nigériane qui ne souhaite pas être citée. « C’est très triste à dire, mais la loi de la jungle s’applique désormais ».

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