Alexandre Benalla: les coulisses de ses voyages en Afrique

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L’homme avec qui l’ancien garde du corps de Macron s’est rendu au Tchad se confie. Interview.

A 63 ans, Philippe Hababou Solomon (photo ci-dessous, en compagne d’un élu japonais en octobre 2016) est un vieux routier des sentiers africains, des réseaux de la Françafrique, des affaires et des négociations discrètes. Il a été proche de Bernard Tapie, de l’ancien patron d’Elf Loïk Le Floch-Prigent, des ex-présidents de Centrafrique François Bozizé et d’Afrique du Sud Jacob Zuma, dont il est toujours le conseiller. Après avoir tourné la page de quelques soucis judiciaires, il fréquente désormais les allées du pouvoir et du business, au Qatar comme ailleurs.

En octobre 2018, alors qu’il est de passage à Paris, un “ami commun” lui présente Alexandre Benalla. Ils vont ensemble se rendre dans plusieurs capitales étrangères à la rencontre de potentats locaux. Interview.

L’EXPRESS : Le ministre des Affaires étrangères a saisi le parquet de Paris pour qu’il examine les conditions dans lesquelles Alexandre Benalla a utilisé des passeports diplomatiques après avoir quitté l’Elysée, alors que leur restitution lui avait été réclamée. Avez-vous vu l’ancien garde du corps d’Emmanuel Macron utiliser ces documents lorsque vous avez voyagé ensemble ?

Philippe Hababou Solomon : Tout cela est un faux débat. Quand on arrive dans un pays dont nous allons rencontrer les dirigeants, les services du protocole viennent nous chercher à l’aéroport et s’occupent de tout. Visa, pas visa, c’est pareil. Moi aussi j’ai un passeport diplomatique, de Guinée-Bissau. En tout cas, à chaque fois qu’un passeport de ce type passe une frontière, les autorités sont informées. L’information remonte directement au Quai d’Orsay. Personne n’a protesté quand Alexandre a utilisé ses passeports diplomatiques, en Israël comme en Afrique…

En Israël pour de la cybersécurité

Comment avez-vous rencontré l’ancien chef de cabinet adjoint d’Emmanuel Macron ?

Un ami commun nous a présentés. Alexandre Benalla se cherchait une nouvelle voie. Il présentait bien, c’est un garçon brillant. Je n’avais pas besoin de lui pour m’ouvrir des portes, mais plutôt d’un “assistant” à qui je pouvais déléguer le suivi des affaires en cours, notamment dans un certain nombre de pays. Mais il ne connaît rien au monde des affaires, c’est évident. Lors des réunions de business que nous avons pu avoir avec les uns ou les autres, il restait dans son coin, et ne disait pas un mot. Si on lui fiche la paix, il sera intéressant de travailler avec lui.

Quel a été le programme de vos tournées ?

Nous avons fait un premier voyage, à la mi-novembre, en Turquie et en Israël, avec une délégation d’Indonésie. Il s’agissait de cybersécurité : monter des académies cyber, afin de former les autorités locales sur le sujet. Je lui ai promis que si l’affaire se faisait avec les Indonésiens, il serait intéressé financièrement. La deuxième tournée, début décembre, c’était avec une délégation turque, les sociétés Sur International [filiale d’Istanbul d’une société basée au Soudan] et Barer Holding, une joint-venture entre le Qatar et la Turquie. Au Cameroun, nous avons rencontré le directeur de cabinet du président et le chef d’Etat-Major des armées pour des discussions sur une fourniture d’uniformes militaires notamment. Puis nous sommes allés au Congo et au Tchad. A N’Djamena, nous avons rencontré le président Idriss Déby et son frère, qui gère les approvisionnements en équipements militaires. L’objet des discussions, c’était le textile, les uniformes, l’électricité. Nous avons d’ailleurs décroché aussi un rendez-vous avec le ministre de l’Energie. A Brazzaville, avec le président Sassou, ce fut rapide, car les possibilités y sont réduites. La délégation turque a tout payé.

Jet-ski aux Bahamas, textos au président

Ce furent les seules visites que vous avez faites ensemble ?

Entre ces deux tournées, il était prévu que nous allions rencontrer le nouveau chef de l’Etat brésilien, Jair Bolsonaro, chez qui j’ai une introduction. Cela ne s’est pas fait. Nous avons donc passé trois jours aux Bahamas, un séjour de tourisme en somme ; Alexandre a fait du jet-ski. Mais là c’est moi qui ai payé la facture.

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Alexandre Benalla informait-il l’Elysée, selon vous, de ses visites chez des dirigeants étrangers ? Il vient d’écrire à la présidence en soulignant qu’il entretenait toujours des contacts avec certains de ses membres…

Oui, il parle avec les jeunes qui sont en poste aux côtés d’Emmanuel Macron, ceux de sa génération. Je crois aussi qu’Alexandre continue d’échanger des textos avec le président. Mais il n’a jamais été, quand il était à mes côtés, en mission pour l’Elysée, et ne s’est jamais présenté comme appartenant encore à l’Elysée. Par contre, quand nous avons eu des discussions d’ordre général avec des chefs d’Etat, je suis certain que la présidence en a toujours été informée. Alexandre faisait des petits rapports, après qu’untel nous a dit qu’il n’appréciait pas le “monsieur Afrique” de l’Elysée, ou après qu’un autre nous a confié son incompréhension à propos du rôle de la France sur tel ou tel dossier. Je ne sais pas précisément à qui étaient destinés ses rapports.

Alexandre Benalla vous a-t-il présenté son nouvel ami Alexandre Djouhri [mis en cause dans l’affaire du présumé financement libyen de Nicolas Sarkozy en 2007]?

Lorsqu’un jour nous déjeunions à Londres, Alexandre Djouhri nous a rejoints au café, c’est tout. Benalla est surtout ami de son fils. L’Elysée lui a dit un jour d’éviter de fréquenter Djouhri.