Algérie – Bachir Derrais : « La censure n’empêchera pas la sortie de mon film sur Larbi Ben M’Hidi »

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Alors que son film sur Larbi Ben M’Hidi, héros de la révolution algérienne, est toujours interdit dans les cinémas par le ministère de la Culture, le réalisateur Bachir Derrais, qui certifie avoir tout fait pour sortir de l’impasse, menace d’avoir recours à la justice.


Le biopic sur Larbi Ben M’Hidi, héros de la révolution algérienne, du réalisateur Bachir Derrais n’est pas encore prêt de voir le jour. La commission de visionnage du ministère de la Culture oppose un veto pour sa sortie arguant que la nouvelle copie présentée par Derrais n’est pas conforme au scénario initial et comporte des inexactitudes historiques. Après avoir remonté son film, le réalisateur refuse d’en faire plus. Pour sortir de cette impasse, il menace de recourir à la justice. De son côté, le ministre de la Culture estime que ce film n’est ni à vendre ni à acheter.


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Jeune Afrique : Votre film sur Larbi Ben M’Hidi, héros de la révolution algérienne, est-il définitivement interdit ?

Bachir Derrais : J’ai organisé une dernière projection le 2 décembre avec les membres de la commission de visionnage au ministère de la Culture. Ils m’ont dit qu’ils n’étaient pas d’accord avec la version du film que j’avais remontée suite aux remarques qu’ils avaient formulées lors de la première projection. Ils estiment que je n’ai pas apporté de grandes modifications par rapport à leurs recommandations.

La copie du film que vous avez donc présentée en décembre est définitive ?

Elle est définitive. Comme réalisateur, je ne sais pas quoi apporter de nouveau. J’ai une notification verbale que mon film est interdit. J’attends une notification écrite qui me signifie l’interdiction. Et comme je ne veux plus retourner le film, nous sommes arrivés à une impasse.

La commission ne veut pas reconnaître le caractère fictionnel du biopic

Quelles sont les réserves émises par la commission de visionnage ayant débouché sur cette impasse entre vous et le ministère de la Culture ?

La commission ne veut pas reconnaître le caractère fictionnel du biopic. Elle a contesté la scène entre Larbi Ben M’Hidi et Ahmed Ben Bella, en estimant que l’échange verbal entre les deux hommes était violent. Elle a aussi jugé que le film ne donnait pas assez de place à la torture qui a été largement pratiquée par les parachutistes lors de la bataille d’Alger. Selon les membres de la commission, mon film ne rendait pas compte de la torture que Ben M’Hidi a subi durant sa période de détention par les parachutistes du colonel Marcel Bigeard, après son arrestation en 1957. Or il n’y a pas de traces, de preuves, de témoignages ou de documents que Ben M’Hidi a bien été victime de torture par le colonel Bigeard avant son exécution par le général Paul Aussaresses.

La commission vous a demandé d’inclure des scènes de torture ?

Elle m’a reproché de ne pas avoir assez montré la torture. J’ai expliqué mes choix cinématographiques. Je ne suis pas obligé de montrer la torture. Je l’ai suggérée. Résultat : l’interdiction qui frappe le film n’est pas levée.

J’ai écrit des lettres de recours au Premier ministre, au président de l’Assemblée nationale et au président de la République

Quel est l’avenir de ce film, maintenant que chacun campe sur ses positions ?

J’ai écrit des lettres de recours au Premier ministre, au président de l’Assemblée nationale et au président de la République. Si l’interdiction est confirmée officiellement, l’affaire sera portée devant les tribunaux. Mes avocats devront éplucher les contrats, étudier les voies et moyens de contourner cette interdiction, de la contester.

Cette polémique a montré l’intérêt du public pour ce film. Y a-t-il une chance qu’il sorte un jour en Algérie ou à l’étranger ?

Le film sortira. Aucune censure ne pourra empêcher à ce film, qui a couté environ 3,5 millions euros dont 70 % ont été apportés par l’État, de sortir.

Le ministre estime que l’État, étant majoritaire dans le financement, a un droit de regard sur le scénario.

Le film est victime de la loi de 2011 qui donne le droit au ministère des Moudjahidine [anciens maquisards, ndlr] d’avoir un  droit de veto sur les films qu’il finance. Cette loi soumet tout travail cinématographique sur la guerre d’Algérie à un visa de censure. D’autres films ont fait l’objet de veto de la part de ce ministère, mais ils ont été défendus par le ministre de la Culture. Pas le mien. Comme je n’ai pas de bons rapports avec lui, il en fait une affaire personnelle.


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Le ministre de la Culture affirme que le film n’est ni à vendre ni à acheter et qu’il appartient à l’État.

Le scénario du film que je porte à bras le corps depuis cinq ans a été écrit en totale liberté par deux scénaristes connus, Mourad Bourboune pour la première version (hélas, trop chère à financer car elle impliquait beaucoup de décors en France et beaucoup de personnages historiques français) et Abdelkrim Bahloul pour la deuxième version, qui a resserré le scénario au seul territoire algérien et sur l’histoire de la famille Ben M’Hidi.

Donc ce film n’est pas une commande du ministère des Moudjahidine ?

Ce film n’est pas une commande du ministère des Moudjahidine comme c’est le cas pour les films sur Ben Boulaïd, Krim Belkacem ou le colonel Lotfi. Le ministère des Moudjahidine est associé à la production de ce film à 29%. C’est un montage financier classique et le producteur délégué, responsable et garant financièrement de la bonne fin du film, c’est moi. Pour preuve, je dispose de tous les choix artistiques et du montage final comme le stipule un article du contrat de coproduction entre ma société « Les films de la Source », le centre de recherche représentant le ministère des Moudjahidine et le CADC.

Les nouvelles générations ne savent pas qui est Larbi Ben M’Hidi, ce qu’il a fait, ce qu’il représente. Cette polémique a donc contribué à le mettre en lumière

Pourquoi votre film sur Larbi Ben M’Hidi provoque-t-il autant d’intérêt alors qu’il n’est même pas sorti ?

Depuis le début de cette polémique, les Algériens le découvrent ou le redécouvrent. Les nouvelles générations ne savent pas qui est Larbi Ben M’Hidi, ce qu’il a fait, ce qu’il représente. Cette polémique a donc contribué à le mettre en lumière, à le faire sortir du récit officiel dans lequel il a été placardisé. Les Algériens s’identifient aujourd’hui à cet héros et à cette icône parce qu’ils sont déçus par leurs responsables. La bravoure de Ben M’Hidi, son courage, son sens du sacrifice, son désintérêt pour le pouvoir et ses privilèges, son honnêteté, sa pureté fascinent. Dans un pays ravagé par la corruption, le népotisme, le clientélisme, Larbi Ben M’Hidi devient le modèle ultime du bon dirigeant. Désespérés par leurs dirigeants actuels, les Algériens s’identifient à des héros comme lui, qui ont donné leur vie pour que ce pays devienne libre et indépendant.