La population de l’Afrique doublera et aura faim : la techno est-elle la solution?

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Un reportage de Vincent Champagne

Il suffit de quelques clics pour atterrir sur la plateforme Agribusiness TV. Les vidéos qui y sont présentées sont courtes et bien faites. Ce mois-ci, Serge Trsésor Ngatchi est en vedette. En cinq minutes, nous savons tout, ou presque, de ce jeune éleveur de poulets camerounais.

Agribusiness TV est un portail de reportages dynamiques voué à la promotion de l’agriculture en Afrique. Résolument moderne, au fait de la technologie, ce média indépendant a un objectif bien clair en tête : « On voudrait tout simplement rendre l’agriculture sexy, rendre l’agriculture cool », dit Inoussa Maïga, son fondateur.

« J’ai toujours voulu faire quelque chose qui me rendrait libre », dit Serge Trésor Ngatchi, qui a créé « Allo poulet », une entreprise de production aviaire. Photo : Agribusiness TV

« L’agriculture en Afrique souffre d’un problème d’image, qui fait que les jeunes ne s’intéressent plus beaucoup à ce secteur-là », ajoute M. Maïga.

Nous, on s’est dit qu’il fallait faire quelque chose. Montrer que c’est possible de prospérer de l’agriculture en Afrique.

Inoussa Maïga, fondateur d’Agribusiness TV

Nawsheen Hosenally et Inoussa Maïga ont fondé Agribusiness TV pour présenter de façon positive le travail des jeunes entrepreneurs africains en agriculture. Photo : Getty Images/AFP/Ahmed Ouoba

La petite entreprise compte six employés au siège social de Ouagadougou, ainsi qu’une douzaine de correspondants dans autant de pays africains. La plateforme, conçue principalement pour le mobile, a un certain succès. Dans un continent où l’accès à Internet n’est pas généralisé, elle peut s’enorgueillir de centaines de milliers de vues de ses vidéos.

Des initiatives comme celle d’Agribusiness TV, il va en falloir plusieurs au cours des prochaines années et des prochaines décennies si le continent africain veut éviter l’accumulation de drames.

Nourrir l’Afrique

Les changements climatiques et de nombreux problèmes structurels entravent le développement de l’agriculture africaine, d’où le besoin de la transformer rapidement par les nouvelles technologies, clame la Banque mondiale. Photo : Getty Images/AFP/Issouf Sanogo

Selon les perspectives des Nations unies, la population africaine va plus que doubler au cours des 40 prochaines années. Elle devrait passer des quelque 1,2 milliard d’individus aujourd’hui, à plus de 2,5 milliards à l’orée de 2050. Ce sera, littéralement, un Terrien sur quatre.

Il faudra les nourrir. « Avec les technologies actuelles, ce sera impossible », affirme sans détour Simeon Ehui, directeur du pôle mondial d’expertise en agriculture à la Banque mondiale. « Et les défis actuels sont assez nombreux » pour y arriver, ajoute-t-il.

Les changements climatiques affectent déjà l’ensemble des cultures, note M. Ehui. Des études scientifiques montrent que la production du maïs, parmi d’autres céréales, pourrait chuter de 40 % d’ici 2050. Et cela dans un contexte où l’Afrique est un importateur net de denrées alimentaires. La situation est intenable.

« Les devises que les pays africains gagnent sont dépensées, pour la plupart, pour l’importation d’aliments, au lieu de servir à développer des secteurs publics qui pourraient améliorer d’autres capacités », comme l’éducation et la construction d’infrastructures, dit M. Ehui.

Cette femme ghanéenne bénéficie d’un soutien du gouvernement pour développer la culture de son champ. Photo : Getty Images/AFP/Cristina Aldhuela

Plus de 60 % de la population africaine travaille dans le monde agricole. C’est la plus importante activité économique en Afrique en ce qui concerne la main-d’œuvre, et l’une des plus importantes en termes de revenus.

La filière agricole contribue en effet à environ 15 % à 20 % du PIB à l’échelle du continent et génère des revenus de plus de 130 milliards de dollars canadiens, selon la Banque mondiale.

Il reste que c’est une agriculture de subsistance.

Des solutions technos variées

L’Afrique ne dispose, en moyenne, que de 13 tracteurs pour 100 000 km carrés, selon la Banque mondiale, alors que la moyenne à l’échelle de la planète est plutôt de 200 tracteurs. Photo : Getty Images/Dan Kitwood

L’un des problèmes les plus importants, « c’est d’abord le manque d’accès aux nouvelles technologies qui pourraient permettre aux paysans de développer leur productivité », clame M. Ehui. « Les technologies numériques, c’est l’avenir. Si nous continuons comme nous le faisons aujourd’hui, nous n’allons pas développer une agriculture modernisée en Afrique. »

La Banque mondiale a des plans importants en ce sens. Au cours de la dernière décennie, elle a doublé ses investissements en agriculture. Pour la seule année financière 2018-2019, elle a investi plus de 4,6 milliards de dollars canadiens à l’échelle du continent, notamment dans des projets à haute portée technologique.

M. Ehui cite le déploiement de capteurs automatiques d’humidité des sols combinés à des plateformes infonuagiques d’analyse des données, qui permettent de procéder à de la micro-irrigation. La technologie économise l’eau, denrée rare dans les zones sèches du sub-Sahara.

Les technologies sont variées.

  • L’entreprise Hello Tractor s’est inspirée d’Uber et d’AirBnB pour permettre aux paysans qui ne disposent pas d’un tracteur d’en louer un à travers une plateforme simple d’utilisation.
  • Une entreprise indienne, Digital Green, offre depuis quelques années en Afrique de la formation agricole vulgarisée en ligne.
  • La société émergente AgroCenta, du Ghana, a créé une plateforme web et mobile qui permet aux petits producteurs de connaître les prix du marché de leurs céréales ou de leur bétail, et de les vendre directement sans intermédiaire.
  • Au Kenya, la compagnie SolarFreeze transforme de vieux conteneurs en réfrigérateurs mobiles fonctionnant à l’énergie solaire. Les agriculteurs peuvent surveiller leur cargaison à travers une application mobile.

Les Africains y croient

En adoptant des techniques de culture modernes, les paysans espèrent augmenter leur productivité, comme ici, au Ghana. Photo : Getty Images/AFP/Cristina Aldehuela

Voilà autant d’exemple qui suscitent un certain espoir. Assez en tout cas pour que la Banque africaine de développement (BAD) projette d’investir 31,6 milliards de dollars canadiens dans le secteur agricole d’ici 2025. Le plan est vaste et touche à plusieurs pans de l’industrie. La Banque note toutefois que « les nouvelles technologies […] offrent de nouveaux moyens de garantir et d’amplifier le succès. »

« Il est temps pour l’Afrique de prendre résolument parti de son secteur agricole, affirme le président de la BAD Akinwumi A. Adesina. L’agriculture devrait maintenant être considérée comme une entreprise, pas un mode de vie », clame-t-il. En se transformant, il espère que l’Afrique deviendra « un grenier pour le monde ».

Les investissements de la Banque mondiale et de la Banque africaine de développement seront-ils suffisants pour atteindre ce louable objectif?

Les gouvernements doivent fournir leur part d’efforts et, pour le moment, ils peinent à investir suffisamment dans la transition technologique de leur secteur agricole. En 2003, lors d’un sommet au Mozambique, les pays de l’Union africaine s’étaient engagés à consacrer au moins 10 % de leur budget national à l’agriculture. Si certains l’ont fait, la moyenne continentale est bien en deçà.

Ces sommes permettraient notamment de renforcer le déploiement d’Internet jusque dans les zones les plus reculées. Elles pourraient aussi renforcer la formation, et permettre aux quelques 10 à 20 millions de jeunes qui accèdent au marché du travail chaque année de faire leur place. La population africaine est la plus jeune de la planète.

C’est une « base énorme en termes de travailleurs », dit Inoussa Maïga, d’Agribusiness TV. Elle sait « créer de la valeur ». « On a une jeunesse qui est une force », dit-il.

Si elle n’est pas exploitée, elle devient une « bombe à retardement », plaide l’entrepreneur. Mais si les bons investissements permettent de transformer l’agriculture du continent, ils répondront présents pour surmonter ses nombreux défis, plutôt que de chercher une meilleure vie ailleurs.