Les Nouvelles routes de la soie chinoises passent aussi par… l’Afrique

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Quel est le lien entre le projet d’aménagement du canal du Rift africain, le développement du port de Gwadar au Pakistan et le concept de coïncidence des opposés développé par le penseur allemand Nicolas de Cues au Moyen-Âge?

Réponse: l’initiative chinoise «un pont, une route» («one belt, one road», en anglais) lancée par le Président Xi Jinping à l’automne 2013 depuis le Kazakhstan. Un projet sur lequel est revenue Helga Zepp-LaRouche, dans les locaux de la mairie du Vème arrondissement de Paris, le 6 novembre dernier. Fondatrice engagée et présidente internationale de l’Institut Schiller, elle présentait le rapport «Les Nouvelles Routes de la soie, pont terrestre mondial, pour en finir avec la géopolitique», par une phrase-choc.

«Ce dossier propose des solutions à tous les problèmes majeurs que nous connaissons sur cette planète.»

Fraîchement traduit en français, ce rapport avait déjà été publié en mandarin, arabe et allemand, quatre ans après sa parution en anglais, avec la prétention d’offrir un aperçu exhaustif de ce projet titanesque d’infrastructures terrestres et maritimes.

Chiffrés à plus de 1.000 milliards de dollars, les corridors économiques en gestation devraient impacter 62% de la population mondiale dans 65 pays, en plus de la Chine. Comme le soulignent Helga Zepp-LaRouche et les coauteurs du rapport, ce projet «commun» lancé par Pékin n’est pas à sens unique.

La fondatrice de l’Institut Schiller rappelle notamment que le Président chinois a annoncé, à l’ouverture du China international import expo (CIIE) début novembre, que les importations de son pays atteindraient les 40.000 milliards de dollars au cours des 15 prochaines années.

«De mon point de vue, le projet le plus important au niveau stratégique sur la planète aujourd’hui. Parce que c’est basé sur l’idée d’une coopération gagnant-gagnant et pas simplement sur un pays qui va dominer ou avoir une hégémonie, mais respecte le principe qui avait été élaboré au moment de la conférence de Bandung des pays non alignés.»

Des principes tels que le respect de la souveraineté et des systèmes sociaux des autres pays, l’avantage mutuel et la non-interférence dans les affaires politiques, qui furent édictés lors de cette conférence réunissant 29 États africains et asiatiques, dont la Chine, en 1955. Conférence qui marqua une étape importante dans la création du Mouvement des non-alignés qui réunit aujourd’hui près de 120 pays.

«L’initiative “une ceinture une route”, ce n’est pas qu’un programme chinois, cela a catalysé l’envie de développer l’Afrique, c’est-à-dire que tout le monde veut y aller, c’est la bonne nouvelle»,

Insiste Sébastien Périmony, conseiller pour les questions africaines, qui évoque notamment le 7e forum sur la coopération sino-africaine (FCSA), qui a réuni 51 chefs d’États africains dans la capitale chinoise les 3 et 4 septembre 2018. En guise d’illustration de cette coopération profitable à tous, le conférencier présente plusieurs projets de développement sur le continent africain où des entreprises européennes sont impliquées.

Des projets tels que celui de revitalisation du lac Tchad, le développement d’une zone agro-industrielle, porté par une entreprise sino-italienne (Bonifica/PowerChina), ou encore celui Inga3 en République démocratique du Congo (RDC), un projet hydro-électrique de 14 milliards de dollars, auquel participe la société espagnole ACS.

La France n’est pas en reste, avec la boucle ferroviaire de 3.000 km devant relier le Togo, le Niger, le Burkina Faso et la Côte d’Ivoire. Celle-ci pourrait être revitalisée par le projet de transSahélien Nouakchott —N’Djamena, sur le tracé duquel certains de ses tronçons apparaissent.

«Un réseau ferré panafricain à grande vitesse reliera toutes les villes principales et/ou capitales du continent d’ici à 2063, c’est dans ce cadre-là que l’initiative “une ceinture, une route” s’est engagée à aider l’Afrique dans ce projet africain,» précise Sébastien Périmony.

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Autre participation extra-européenne à ces projets d’infrastructures en Afrique, celle du Japon qui finança à hauteur de 80% la construction du pont de Jinja.
Ouvrage de 525 mètres (le 5e plus long d’Afrique), construit par des entreprises japonaises et sud-coréennes, il devra permettre l’acheminement des marchandises entre l’Ouganda et le Kenya au-dessus du Nil et servira également au transit des marchandises à destination du Burundi, du Rwanda, de la République démocratique du Congo (RDC) et Soudan du Sud. Le pont a été inauguré à la mi-octobre en présence du vice-ministre des Affaires étrangères Masahisa Sato, rappelle Sébastien Périmony.

La Chine, avec ces projets d’infrastructures sur le continent noir, «avec des caractéristiques propres, africaines» porte comme ambition de dupliquer le modèle de développement chinois en Afrique, une «nouvelle Chine» en somme. «Cela nécessite que l’Europe change son attitude et aide au développement des infrastructures en Afrique», précise-t-elle toutefois.
En effet, non seulement peu d’informations paraissent concernant ce projet dans la presse européenne, mais ses dirigeants expriment depuis peu réserves et craintes. «Depuis 4 ans, les états européens, occidentaux, ont prétendu que ce projet n’existait pas», regrette Helga Zepp-LaRouche.

«Depuis à peu près un an, tous les lobbys et les think-tanks d’Europe, des États-Unis, se sont réveillés et ont découvert que les Nouvelles routes de la soie s’étendaient partout, à l’échelle planétaire, et ils ont commencé à calomnier, à critiquer, à faire de la propagande négative quant aux prétentions réelles qu’avait la Chine dans le cadre de ce projet.»

Dernière crainte en date, concernant le «piège de la dette» que Pékin tendrait à ses partenaires africains, des allégations qui ont été démenties par des chefs d’États africains lors du fameux forum sur la coopération sino-africaine.
«Toute cette histoire de la diplomatie de la dette est un mensonge complet,» estime Helga Zepp-LaRouche, «ils ont dit que ce n’était pas vrai […], mais ont accès pour la première fois aux investissements» permettant le développement d’une économie réelle.

«Ils ont dit que c’était les efforts de la Chine pour remplacer les États-Unis en tant que pouvoir dominant, que c’était du néo-colonialisme […] que la Chine essaie d’imposer son modèle autoritaire sur la planète.»

Ce n’est pas pour rien si Helga Zepp-LaRouche se réjouit de cette initiative globale de la Chine, qui selon elle permettrait aux pays du sud de résorber les problèmes qu’ils rencontrent depuis des décennies, eux «qui ont subi les conditionnalités du FMI depuis 60 ans qui les ont empêchés de se développer et d’atteindre les objectifs des non-alignés».

En effet, déjà au début des années 90, Helga Zepp-LaRouche et son mari, l’homme politique américain Lyndon LaRouche, avaient plaidé en faveur d’un projet transnational pour développer les infrastructures eurasiatiques au sortir de la Guerre froide: le «pont terrestre eurasiatique».

Ce fut leur réponse à l’effondrement de l’Union soviétique, «un projet de paix pour le XXIe siècle» évoque-t-elle, qui aurait utilisé les capacités industrielles du Comecon (Conseil d’assistance économique mutuelle, créée par Staline en réponse au plan Marshall) pour relancer l’économie de l’ex-bloc de l’Est.
Helga Zepp-LaRouche relate que ce projet fut rejeté en ces temps où les États-Unis de Georges H.W. Bush, la France de François Mitterrand et la Grande-Bretagne de Margareth Thatcher optèrent pour l’application d’une «thérapie de choc», menant à une rapide désindustrialisation des anciens États communistes.

«C’est pour ça que ce projet est l’initiative la plus importante sur la planète, parce que personne d’autre ne propose justement de perspective pour la coopération future pour l’ensemble de l’humanité, comme c’est promu par la Chine

Pour Helga Zepp-LaRouche, la conception de Xi Jinping «de construire, d’avoir cette communauté de destins partagée pour l’humanité est une conception qui est basée sur la pensée de Nicolas Decuze». Penseur allemand du Moyen-Âge, il avait développé le concept de la coïncidence des opposés «c’est cette idée que l’on peut penser que le Un- l’humanité en tant que Un- est d’un ordre supérieur que le multiple.» Un concept qui permettrait donc de transcender tous les conflits générés par le multiple. «C’est un concept pour mettre fin à la géopolitique», souligne-t-elle ainsi.

Mais Helga Zepp-LaRouche ne redoute pas seulement un éventuel manque de volonté des Européens à participer au projet chinois. «Il y a beaucoup de gens qui disent que ce qu’on appelle le piège de Thucydide est en train de se refermer», évoquant ainsi le cas des États-Unis. Ce concept polémologique (science de la guerre) fait référence à l’engrenage dans lequel se retrouvent prises malgré elles deux puissances au moment où celle qui domine est en passe de se faire ravir son leadership, débouchant —statistiquement- sur une guerre.

Ce changement de leadership eu lieu à seize reprises au cours des cinq derniers siècles, d’après le politicologue américain Graham T. Allison, père de ce concept au regard, justement, des relations sino-américaines. «Dans 12 cas sur 16, cela s’est soldé par une guerre», explique Helga Zepp-LaRouche, qui souligne que cette fois-ci, nous sommes en présence d’arsenaux nucléaires.

Pour elle, le changement de paradigme, la réconciliation entre Washington et Pékin, reste possible, soulignant notamment que la conception américaine de l’économie politique, qui mise sur «l’excellence de la force de travail» est ainsi bien plus proche qu’on le pense du modèle chinois d’économie.

«Ces pays qui ne veulent pas rejoindre cette nouvelle politique de développement, je pense malheureusement qu’ils resteront sur le bas côté de l’Histoire […] au détriment de leur propre population,» répondit Helga Zepp-LaRouche à une question de l’assistance.

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