Pas de librairies au Nigeria? Les amateurs de livres ripostent

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« Y a-t-il des librairies au Nigeria? ». La question d’une journaliste française à l’écrivaine nigériane Chimamanda Ngozi Adichie, lors de son passage à Paris la semaine dernière, a entraîné une vive polémique en France et une levée de boucliers des amoureux des mots à Lagos.

« Je pense que votre question donne une mauvaise image des Français », a répondu du tac-au-tac l’auteure à succès d’Americanah, et de l’Autre Moitié du Soleil à la journaliste qui animait « La nuit des Idées », une soirée organisée jeudi dernier par l’Institut français à travers le monde.

Internautes du Nigeria, de la diaspora ou de France se sont ligués d’une seule voix contre la journaliste, l’accusant de « racisme » et de « préjugés affligeants » sur le Nigeria et sur l’Afrique.

« Je n’ai pas de patience pour une telle ignorance », a écrit Chimamanda Adichie au sein d’un long message sur sa page Facebook. Son post a récolté plus de 13.000 « likes » et a été partagé près de 4.000 fois.

« Si la question avait été ‘est-il difficile d’avoir accès aux livres’ ou encore ‘est-ce que les livres sont bon marché’, cela aurait été différent et cela aurait mérité un débat », écrit l’écrivaine, qui a grandi au Nigeria mais vit désormais aux Etats-Unis.

Car la question de l’accessibilité aux livres est en effet un grand défi dans ce pays de 190 millions d’habitants, divisé entre une classe moyenne et supérieure très éduquée, souvent dans d’excellentes écoles privées, et l’immense majorité de la population, qui souffre du faible niveau de l’éducation publique et apprend à écrire dans des classes surchargées.

– ‘Voir la réalité en face’ –

« On ne peut pas dire qu’il n’y a pas de librairies ou de bibliothèques au Nigeria, ce serait ridicule », explique à une journaliste de l’AFP Tabia Princewill, éditorialiste pour le journal local The Vanguard.

« Mais elles ne sont pas attractives, et ce sont souvent des livres religieux ou des livres éducatifs. Dans les bibliothèques publiques, il n’y a presque pas de livres, c’est honteux et ce n’est pas être anti-Afrique que de l’admettre! », s’indigne-t-elle.

« L’élite africaine ne veut pas voir la réalité en face, et maintient de cette façon tant d’injustices », explique cette jeune Nigériane, qui a fait ses études en France.

Chimamanda Adichie reconnaît d’ailleurs que la librairie de son « oncle Sunday à Maiduguri », foyer de l’insurrection du groupe jihadiste Boko Haram dans le nord-est du pays, n’a pas survécu à l’insécurité et a dû fermer.

A chacun son combat. Au Nigeria, on ne se bat pas contre les grandes enseignes de la grande distribution qui menacent les libraires de quartier, mais contre le manque d’électricité, l’humidité qui ronge les pages et les « livres pirates », dupliqués et vendus dans les embouteillages de la mégalopole de 20 millions d’habitants.

– Adichie et Shakespeare –

Kayode Odumosu est un amoureux des livres. Il a commencé à travailler comme bibliothécaire à l’âge de 11 ans dans son école, et a ouvert Lagos Books Club en 1993 à Festac, un quartier de la petite classe moyenne.

Ses 3.000 livres d’occasion sont collés les uns contre les autres sur des étagères en métal, et semblent se dérouler à l’infini.

« Je vends les pièces de Shakespeare, et j’ai tous les romans de Chimamanda », énumère-t-il avec fierté.

Dans la petite boutique de JazzHole, celle que Chimamanda Adichie cite dans son post Facebook comme étant sa « librairie préférée » à Lagos, les milliers de livres entreposés sur les étagères sont plongés dans l’obscurité. 

Comme souvent au Nigeria, l’électricité a sauté et l’air est humide. On trouve en vrac des bouquins de cuisine, de photographie, des biographies de Fela Kuti, des centaines de CD de musique africaine, mais aussi des livres sur Téhéran ou Venise.

Kunle Tejuoso, son propriétaire, a repris l’entreprise familiale, fondée en 1975. « Bien avant la naissance de Chimamanda », s’amuse-t-il à souligner.

La polémique le fait sourire et ne semble pas l’incommoder outre mesure. « J’ai l’habitude », lâche-t-il, pragmatique. « Quand des Occidentaux viennent dans ma boutique, ils ont toujours un petit choc ».

« La scène littéraire explose au Nigeria, nous avons beaucoup de nouveaux auteurs qui donnent envie aux jeunes de lire, c’est ça qu’il faut souligner. C’est nouveau », poursuit M. Tejuoso.

« Mais notre plus grand défi, c’est surtout Internet. Avant les jeunes avaient moins de distraction », conclut-il, comme pour rappeler qu’en France ou au Nigeria, les libraires sont finalement confrontés aux mêmes problèmes.

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