« Restituer, c’est entrer dans une nouvelle relation avec l’Afrique »

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La réflexion sur la restitution des artefacts provenant des ex-colonies a été ouverte par la demande du Bénin, il y a deux ans. Sans fermer la porte à des restitutions temporaires ou définitives, le président de la République a plutôt évoqué jusqu’ici des « partenariats », une politique de « circulation » des œuvres. Votre rapport va bien plus loin…

Felwine Sarr. Nous avons pris au sérieux l’idée de restitution définitive, c’est le point de départ de notre travail. Il y a dans les collections du patrimoine national français des objets entrés là par divers moyens, dont certains posent problème. Cela justifie qu’on les restitue.

Bénédicte Savoy. Ce débat, en effet, a été relancé par la demande du Bénin. Mais l’idée de restitution n’est pas nouvelle : nous avons travaillé sur l’histoire de ces réclamations. Au tournant des années 70 et 80, des initiatives très fortes ont été prises par l’Unesco, par le gouvernement français, pour travailler sur la restitution des biens culturels à l’Afrique. On retrouve même, profondément enfouie dans les archives, la trace d’une mission tombée dans l’oubli. Sa conclusion plaidait, en 1982, pour la restitution. Hélas il ne s’est rien passé durant les quatre décennies qui ont suivi. Toutes les tentatives passées sont restées sans suite. Cette fois, il ne faut pas rater le coche. C’est la raison pour laquelle nous sommes très fermes et très clairs.

Les procédures juridiques existantes rendent aujourd’hui très difficiles les restitutions. C’était manifeste dans le cas des restes humains : la dépouille de Saartjie Baartman, la « Vénus hottentote », rapatriée et inhumée en Afrique du Sud en 2002 ; les têtes maories restituées à la Nouvelle-Zélande en 2012 ; le crâne du chef insurgé kanak Ataï, rendu à ses descendants en 2014. Pour sortir une dépouille ou un objet du « patrimoine national », il faut en passer par le Parlement, par la loi. Que proposez-vous pour assouplir ces procédures ?

Felwine Sarr. Nous avons travaillé avec des juristes pour proposer un dispositif législatif simplifiant ces procédures. L’idée est de contourner le principe d’inaliénabilité de ces collections appartenant au patrimoine français.

Bénédicte Savoy. Nous avons associé à cette réflexion ceux qui ont accompagné le retour de ces restes humains, en particulier le directeur du Muséum d’histoire naturelle de Rouen, impliqué dans la restitution de l’une des têtes maories. Plus personne ne songe à conserver des restes humains réclamés par les pays d’origine : il existe désormais un consensus sur ce point. Pour les œuvres, en revanche, la discussion ne fait que s’ouvrir, avec, encore, tout le poids du discours sur leur appartenance à « l’humanité ». Ce débat conduira nécessairement à des changements de dispositifs juridiques.

Le principal argument des détracteurs d’une politique de restitution tient aux conditions de conservation de ces objets dans leurs pays d’origine. Faut-il accompagner ces restitutions ? De quelles façons ?

Felwine Sarr. Nous nous sommes rendus dans quatre pays d’Afrique pour cette mission, pour évaluer la réalité du terrain, à partir de lieux qui nous apparaissaient représentatifs. Nous avons établi, pour ce rapport, une cartographie des musées en Afrique subsaharienne : on en dénombre pas moins de 500. C’est un chiffre significatif, on ne peut plus dire qu’il n’y a pas de musées en Afrique. Autre objection : les compétences. Là encore, la situation est très hétérogène. Des pays comme le Nigeria, l’Afrique du sud, le Sénégal, le Mali, le Cameroun, n’ont pas de problèmes de compétences. Ils disposent des infrastructures et des moyens pour accueillir ces objets. D’autres pays sont dans des dynamiques de construction. Au Bénin, trois musées sont en chantier, un autre est en voie de réhabilitation. Il existe, enfin, en dehors de l’institution muséale, une pluralité de dispositifs pour accueillir ces objets. Nous l’avons constaté au Cameroun dans les chefferies royales, avec des cases patrimoniales ou des « musées » aux formes hybrides. Nous envisageons une restitution en trois temps, à court, moyen et long terme. Pour le court terme, nous avons établi une liste d’objets réclamés, à la forte charge symbolique, pour lesquels sont réunies de bonnes conditions de retour dans le pays d’origine. A moyen et long terme, des commissions paritaires pourraient se constituer entre la France et les pays concernés, pour établir des listes d’objets, identifier leur provenance, engager la réflexion sur les conditions de leur accueil.

Bénédicte Savoy. L’argument de la présomption d’incapacité fonctionne en fait comme un verrou qui empêche de penser la restitution. Il y a aussi l’argument de la boîte de Pandore : cela nous conduirait trop loin. Ce tabou est devenu aussi lourd qu’un secret de famille pour les sociétés européennes. Avec ce travail, nous voulons briser ce silence forcé, libérer la parole. La présomption d’incapacité n’est pas fondée sur des connaissances réelles, cet argument  mobilise des peurs profondes, irrationnelles, comme la peur de perdre quelque chose. Nous refusons ce discours de peur, comme les fantasmes d’un autre âge. Nous voulons au contraire insuffler des dynamiques nouvelles à ce débat.

Felwine Sarr. On s’interroge peu sur la façon dont les sociétés africaines ont conservé leurs objets du patrimoine, parfois pendant des siècles, avant qu’ils ne soient déplacés. Or ces sociétés disposaient bien de compétences et de savoir-faire en matière de conservation. En fait on a mythifié une conception unique de la conservation qui devrait s’appliquer en tous temps et en tous lieux. Le musée serait le réceptacle « naturel » de ces objets. Oui, le musée est un réceptacle important mais d’autres dispositifs existent. On peut aussi en imaginer de nouveaux, en se demandant comment re-socialiser ces objets, quelles fonctions leur donner.

Bénédicte Savoy. Nous considérons par ailleurs qu’il n’appartient pas aux Européens de décider du sort et de la destination de ces œuvres après leur éventuelle restitution. Il faut laisser à ceux qui en désirent le retour l’initiative d’organiser l’accueil de ces objets.

La création d’une institution comme le Quai Branly a dopé la valeur de certaines collections particulières. Comment le marché de l’art réagirait-il à des gestes de restitution ?

Bénédicte Savoy. Oui, la création du musée du Quai Branly a fait flamber les prix de ces objets. Mais la spéculation commence au moment même des prises, de l’appropriation patrimoniale. Les membres de la mission Dakar-Djibouti payaient par exemple, pour un beau masque Dogon, sept francs, l’équivalent de 12 œufs. Le même mois à Paris, un tel masque pouvait se monnayer entre 200 et 2000 francs. Le motif économique est à la base même du projet d’appropriation patrimoniale, avec l’objectif de capter du capital symbolique et du capital réel. Notre rôle était d’examiner les conditions d’acquisition des œuvres au moment où elles sont entrées dans les inventaires des collections nationales. Le marché de l’art, tel qu’il fonctionne aujourd’hui, permet de faire passer des objets de circuits parfois illégaux vers la légalité du marché. Ce n’est pas le cœur de notre mission mais nous l’évoquons : des réponses sérieuses doivent être apportées pour stopper les trafics illicites. Il est inutile de travailler sur le passé si au présent, la fuite de ces objets continue d’être facilitée.

Quel impact de telles restitutions auraient-elles sur la nature des relations entre la France et ses ex-colonies ?

Felwine Sarr. Nous revenons, dans ce rapport, sur l’histoire des captations patrimoniales ; nous formulons, sur le plan technique, des propositions précises, un cadre opératoire clair, en ouvrant la réflexion sur la signification, la portée d’une politique de restitution. Quel en serait l’ultime but ? Pour nous, il s’agit de réparer la relation, de la refonder sur de nouvelles bases, de mettre en chantier une nouvelle économie de l’échange. Pour indiquer que dans le futur, nous avons l’intention de produire des modalités relationnelles radicalement différentes. Ce qui peut se produire dans l’espace du symbolique, nous l’espérons, débordera dans les autres espaces relationnels : économique,  politique. Il ne s’agit donc pas simplement de transférer des objets d’un lieu à un autre.

Si vos recommandations devaient être suivies en France, cela aurait-il un effet d’entraînement sur le plan européen ?

Bénédicte Savoy. Notre mission est très suivie sur le plan international, elle nourrit déjà le débat débat public, la parole s’est libérée et l’on verrait presque s’esquisser une course à la première restitution. Ironie du calendrier, ces jours-ci, à Dakar, le nouveau Musée des civilisations noires doit être inauguré tandis qu’en Belgique, le Musée de Tervuren, le plus grand musée colonial d’Europe, doit rouvrir ses portes au public. Cette symétrie relève du hasard, mais elle est très significative des débats qui vont se nouer dans la prochaine période.

Entretien réalisé par Rosa Moussaoui