Tunisie : au cœur des pouvoirs, entre maux et mots

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À quinze jours du huitième anniversaire de la révolution, qu’y a-t-il en réalité dans ce pays en ébullition qu’est la Tunisie  ?

D’abord, devant l’étroite entrée du lieu où travaille le Premier ministre, le Matignon tunisois, cette Kasbah nichée dans la médina. Quasi quotidiennement, on vient manifester à la porte du pouvoir. On s’attroupe par cinq, dix, pour des emplois, pour des aides, pour un coup de pouce. Un millefeuille de revendications. Comme un mécontentement perpétuel. Le service de sécurité, rodé aux plaintes, assure placidement le maintien des convenances. Après le contrôle de sécurité, un petit bureau posé dans le hall, un escalier à angle droit mène aux bureaux. Les conseillers, les assistantes, les technos. Mofdeh Mseddi, conseiller com, partage cigarettes et café, tout en décryptant, en off et laconique, la situation politique actuelle. Un théâtre d’absurde. Nidaa Tounes, le propre parti de Youssef Chahed, mène une guerre ouverte contre celui-ci, demandant son départ, l’accusant de mauvaise gestion tout en ayant de nombreux ministres Nidaa en son sein. L’adhésion de Chahed a été gelée. Depuis le début de l’année, l’homme se prépare. Aux élections, à la création de son parti, à celle d’un bloc parlementaire. « Une stratégie à la Macron », murmure des visiteurs du soir. Une campagne à la Bonaparte.

Pendant ce temps, dans les régions intérieures, à Regueb, Sidi Bouzid, Gafsa, Menzel Bouzaiene, dans les cités qui ceinturent Tunis, ça vitupère. On brûle des pneus, on bloque des routes, on incendie poubelles, on pille les agences bancaires. Pour Ines Jedidi, activiste, « huit ans après la révolution, c’est la même colère, les mêmes causes, le même échec économique et social qu’en 2010 ». Et d’ajouter que « la déception est pire » en temps démocratique. Le pourquoi de cette situation, il faut le chercher dans les allées des différents pouvoirs. Première étape : la Kasbah. La Constitution écrite après la révolution dote le chef du gouvernement de pouvoirs importants, pouvoirs que lui accorde l’ARP, l’Assemblée des représentants du peuple.

« L’autorité de l’État en question »

Le charmant palais beylical abrite l’équipe Chahed. Son ministre et porte-parole, Iyed Dahmani, est d’un abord agréable. Souriant, cordial, alternant confidences et langage officiel. Son téléphone ne cesse de vibrer. Il recommande l’usage de WhatsApp, se méfie des enregistrements par téléphone : « On ne sait jamais qui va utiliser vos fichiers. » À plusieurs reprises, des enregistrements audio de politiques ont fuité sur certains sites électroniques. Ex-député de l’Assemblée constituante, élu à Siliana, ville marginalisée du centre, on lui a proposé le job « la veille de la formation du gouvernement ». « J’ai hésité, mais je croyais utile l’union de neuf partis pour diriger le pays », assume-t-il. Voilà vingt-huit mois qu’il tient des points de presse, devant un pupitre installé à quelques enjambées de son bureau. On dit qu’il est l’un des plus proches du quadra chef du gouvernement. Il devrait faire partie de la prochaine aventure électorale. Il parle sans ambages : « L’autorité de l’État a faibli. Entre l’autoritarisme d’avant et l’anarchie, il nous faut rétablir les règles d’autorités sans autoritarisme. »

La corruption loin d’être endiguée

Ce diagnostic, ils sont très nombreux à le partager. Cet affaissement est un terreau favorable à la corruption. Bochra Belhaj Hmida, députée, évoque un élu, sans citer son nom, qui « a touché 30 000 dinars pour faire avancer un dossier ». Il y a deux ans, un des barons, Chafik Jarraya, s’illustrait à la télévision, se vantant d’avoir « acheté » une partie des députés et des journalistes. Depuis, il dort en prison. Iyed Dahmani s’inquiète que « les corrupteurs touchent à la politique ». Et « lutter contre la corruption quand une partie de ceux censés lutter contre sont concernés… ». Quant aux Tunisiens, « ils déchantent de la politique, ils sont contre cette classe qui est venue avec la révolution ». À ses yeux, « tout retour en arrière est inenvisageable ». Il pense à « ceux qui avaient 9 ans en 2011, qui ont grandi avec la transition démocratique et qui auront 18 l’année prochaine ».

Quid de Chahed  ?

Si son patron demeure populaire – « 60 % d’opinions favorables », selon les sondages commandés par la Kasbah –, une hypothèse haute si l’on compare avec les sondages privés, « l’une des composantes de cette bonne cote, c’est que Chahed est un ovni ». Il a 42 ans, 50 de moins que le président de la République. Il n’est pas un professionnel de la politique, il vient du centre droit (parti Al Joumhouri), n’a pas de liens ambigus avec l’ancien régime, est aux manettes depuis août 2016, un record pour cette démocratie qui totalise sept gouvernements en huit ans. Choisi par Béji Caïd Essebsi, qui souhaitait installer un jeune à la Kasbah, Chahed est devenu l’ennemi juré de son fils, Hafedh Caïd Essebsi, déclenchant une guerre qui a laminé la vie politique tunisienne. Si l’entourage du chef du gouvernement affiche une forte confiance, le bilan économique n’est pas bon.